Sécurité en péril : les chauffeurs qualifiés se font rares

 

En 2025, la sécurité routière liée au transport de marchandises s’impose comme un enjeu de premier plan au Canada. Au Québec comme en Ontario, les collisions impliquant des poids lourds continuent de soulever des préoccupations, au point où une enquête publique a été déclenchée afin de mieux comprendre les causes des accidents mortels et d’identifier des pistes d’amélioration. Dans ce contexte, la question de la disponibilité de chauffeurs qualifiés revient systématiquement au cœur des discussions.

 

Un encadrement en transformation au Québec

Pendant longtemps, l’accès à la profession de chauffeur de camion lourd au Québec reposait sur des exigences variables. Avant décembre 2025, aucune formation obligatoire standardisée n’était imposée pour l’obtention d’un permis de classe 1. Cette réalité a contribué à une hétérogénéité importante des profils sur le terrain, tant en matière de compétences que de préparation aux réalités opérationnelles.

Depuis le 15 décembre 2025, un changement structurant est entré en vigueur : tout nouveau chauffeur doit désormais suivre une formation reconnue, soit un programme d’éducation à la sécurité routière d’au moins 125 heures, soit un diplôme d’études professionnelles en transport de véhicules lourds. Cette mesure servira à uniformiser les standards d’entrée dans la profession et à renforcer les bases de la conduite sécuritaire.

Ce resserrement réglementaire répond à des préoccupations exprimées depuis plusieurs années par les acteurs de l’industrie, notamment en ce qui concerne certaines pratiques d’embauche. Le recours à des chauffeurs contractuels ou faiblement encadrés, parfois désignés dans le milieu comme des « chauffeurs inc. », a mis en lumière les limites d’un système où la pression opérationnelle peut primer sur la formation.

 

Des accidents sous enquête, des causes multiples

Les collisions graves survenues en 2025 au Québec ont contribué à accélérer la prise de conscience. Toutefois, il est important de préciser que les enquêtes en cours n’ont pas établi de lien direct entre ces accidents et un manque de qualification des conducteurs. Les causes sont souvent multifactorielles : conditions routières, fatigue, entretien des véhicules, gestion des opérations, roulement du personnel ou autres.

Les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) rappellent que, d’une année à l’autre, les accidents impliquant des camions lourds continuent d’entraîner des conséquences importantes, tant en termes de blessures graves que de pertes de vie. La question de la formation s’inscrit donc dans un ensemble plus large de variables qui influencent la sécurité routière.

 

Une pénurie persistante, malgré les ajustements

Au-delà des enjeux de formation, l’industrie du transport routier fait face à une réalité bien connue : la rareté de la main-d’œuvre qualifiée. On peut expliquer cette pénurie par plusieurs facteurs convergents.

Le vieillissement des chauffeurs constitue l’un des éléments les plus déterminants. Une part importante de la main-d’œuvre approche de la retraite, sans relève suffisante pour combler les départs. À cela s’ajoutent des conditions de travail exigeantes : longues heures sur la route, horaires irréguliers et périodes prolongées loin du domicile.

Le métier peine également à attirer les nouvelles générations. Les exigences de formation, désormais renforcées, représentent un investissement en temps et en ressources qui peut freiner certains candidats. Même si l’industrie observe une progression notable de la présence féminine, cette évolution ne suffit pas à compenser les départs ni à répondre à la demande croissante en transport de marchandises.

 

Des enjeux comparables aux États-Unis

La situation observée au Canada s’inscrit dans une dynamique plus large à l’échelle nord-américaine. Aux États-Unis, le secteur du camionnage fait face à une pénurie estimée à plusieurs dizaines de milliers de chauffeurs. Les causes sont sensiblement les mêmes : vieillissement de la main-d’œuvre, taux de roulement élevé et attractivité limitée du métier.

Sur le plan réglementaire, les États-Unis ont devancé le Canada en instaurant dès 2022 des normes fédérales obligatoires de formation pour les nouveaux conducteurs de camions lourds. Ce cadre vise à garantir un socle minimal de compétences à l’échelle du pays. Toutefois, des vérifications récentes ont révélé des écarts importants dans l’application de ces normes, notamment du côté des établissements de formation.

Ainsi, malgré un encadrement plus ancien, les défis persistent. La mise en place de règles ne suffit pas à elle seule : leur application, la qualité de la formation et les conditions d’exercice du métier jouent un rôle déterminant.

 

Un équilibre à trouver entre performance et sécurité

Au Canada comme aux États-Unis, le transport routier demeure un pilier irrévocable de l’économie et puisque les chaînes d’approvisionnement puissent rester fluides, la pression sur les entreprises de transport est bien réelle. Toutefois, cette réalité opérationnelle ne peut se faire au détriment de la sécurité de la population.

Les réformes en cours, notamment au Québec, témoignent d’une volonté d’élever les standards et de mieux encadrer l’accès à la profession. Elles s’inscrivent dans une démarche plus large visant à professionnaliser le métier de chauffeur et à assurer une meilleure cohérence entre les exigences réglementaires et les réalités du terrain.

La pénurie de chauffeurs qualifiés demeure, pour sa part, un enjeu structurel. Sa résolution passera nécessairement par une combinaison de facteurs : formation accessible et rigoureuse, amélioration des conditions de travail et valorisation d’un métier essentiel, mais encore trop souvent dans l’ombre.